L’ART

DU

MENUISIER.

PREMIERE PARTIE.





Par M. Roubo le fils, Compagnon Menuſier.





M. DCC. LXIX.





EXTRAIT DES REGISTRES de l’Académie Royale
des Sciences.

Du 17 Décembre 1768.

L’Académie m’ayant chargé d’examiner l’Art du Menuiſier, fait par le ſieur Roubo fils, Compagnon Menuiſier, je vais expoſer la marche que l’Auteur a ſuivie dans la deſcription de ce bel Art ; mais auparavant je dois rappeller à la Compagnie que M. Jeaurat avoit entrepris de décrire ce même Art, & que le ſieur Roubo étant venu le préſenter à l’Académie, M. Jeaurat a eu la généroſité de renoncer au travail qu’il avoit commencé, jugeant convenable de l’abandonner à un homme du métier, capable de le bien exécuter.

Le ſieur Roubo a compris dans ſon travail tous les ouvrages en bois qui ſervent à la ſûreté, à la commodité & à la décoration des Maiſons & des Appartements ; ainſi il s’eſt engagé à traiter de la Menuiſerie d’aſſemblage, & de celle de rapport connue ſous le nom de Marqueterie & d’Ebéniſterie.

La Menuiſerie d’aſſemblage, appliquée aux Bâtiments, ſe diviſe en deux parties, ſçavoir ; la Dormante, qui comprend les Lambris, Chambranles, Cloiſons, Parquets & tous autres ouvrages qui reſtent en place ; & la Mobile, qui regarde les fermetures, telles que les Portes, Croiſées, Contrevents, &c. celle-ci fait l’unique objet de la partie de cet Art dont nous avons à entretenir l’Académie.

Le Menuiſier doit débiter, dreſſer, corroyer, aſſembler, orner de moulures, & polir les Bois avec leſquels il fait ſes ouvrages ; ce qui le diſtingue du Charpentier qui ne travaille point le bois avec autant de preciſion & de propreté. Comme le ſieur Roubo emploie pour ſon Trait & même pour tracer les Moulures, des opérations de Géométrie-pratique, il commence par donner des Eléments de cette Science, Ce bornant à ce qui eſt néceſſaire pour l’intelligence des méthodes qu’il propoſe ; & ce petit Traité forme le premier Chapitre.

Il entame dans le ſecond Chapitre la pratique de ſon Art, en faiſant connoître quels ſont les Bois propres à la Menuiſerie, expoſant leurs différentes qualités, & les circonſtances où il convient d’employer les uns plutôt que les autres. Il dit comment on doit les empiler par échantillon, ayant ſoin de ſéparer les Battants des Portes-cocheres, d’avec les Membrures & les Planchers, diſtinguant tous ces bois ſelon leurs différentes longueurs, largeurs & épaiſſeurs.

Il parle enſuite du débit des Bois, objet très-important à l’œconomie, & qui eſt ſur-tout eſſentiel quand on entreprend de grands ouvrages, où il y a des parties cintrées ou bombées.

Il s’agit dans le troiſieme Chapitre des Moulures & des Profils ; il fait connoître ceux qui ſont en uſage dans la Menuiſerie ; les circonſtances où il convient d’employer les uns plutôt que les autres, & la façon de les tracer, du en ſuivant la pratique des Ouvriers, ou par des opérations de Géométrie-pratique, au moyen deſquelles on les rend plus régulieres.

Les Aſſemblages dont il traite dans le quatrieme Chapitre, contribuent non-ſeulement à la beauté des ouvrages, mais encore à leur ſolidité ; auſſi c’eſt une partie très-intéreſſante de cet Art. L’Auteur parle d’abord de leurs uſages & de leurs proportions ; il explique la façon de faire les Aſſemblages à tenons & mortaiſes, ceux à enfourchements, comment on doit ménager les Onglets dans différentes circonſtances, les Aſſemblages que l’on nomme à bois de fil, ceux de fauſſe coupe quand les champs font inégaux ; ceux à clef, à queues d’aronde apparentes ou perdues. J’étendrois trop cet Extrait, ſi j’entreprenais de ſuivre l’Auteur dans toutes les ſortes d’Aſſemblages dont il parle. Ce Chapitre eſt terminé par les Aſſemblages en flûte, ceux à mi bois, & ceux que l’on nomme à Trait de Jupiter. Après avoir donné très clairement la façon de traiter ces différentes ſortes d’Aſſemblages, avec les attentions néceſſaires pour ne point interrompre l’ordre des Moulures, l’Auteur indique les circonſtances où il convient d’employer les unes plutôt que les autres.

Les Menuiſiers font uſage de beaucoup de différentes ſortes d’Outils, que l’on trouvera décrits dans le cinquieme Chapitre qui eſt fort étendu, L’Auteur y donne leurs différentes formes, & ſur-tout les uſages auxquels chaque outil doit ſervir.

Le ſieur Roubo traite ſpécialement dans le 6e. Chapitre de la Menuiſerie mobile, & d’abord des Croiſées ; & après en avoir parlé en général, il fait remarquer que les ouvrages de Menuiſerie que l’on met dans les Bayes pratiquées dans les murailles ſe nomment Croiſées, ainſi que les Bayes elles-mêmes, & que les Croiſées de Menuiſerie prennent des noms particuliers, ſuivant leurs différentes formes & uſages. Par rapport à leurs formes on les nomme Croiſées en éventail, quand elles ſont dans des bayes cintrées ; elles ſont ou plein ceintre, ou bombées, ou ſurbaiſſées, à impoſte, ou ſans impoſte. De plus il y a des Croiſées d’Entreſol, à la Manſarde, à couliſſe double ou ſimple, à l’Angloiſe & à la Françoiſe : ſi elles ſont garnies de volets, on les nomme Pleines, & celles qui ſont cintrées fur le plan, ſe nomment Cintrées en plan, ſoit qu’elles ſoient creuſes ou bombées.

Eu égard à leur ouverture, les unes ſe nomment à côté double ou ſimple, à gueule de loup, à champfrain double ou ſimple, à noix & à feuillure, &c.

Par rapport à leur aſſemblage, les unes ſont à pointe de diamant ; d’autres à grandes ou à petites plinthes, ou à rond entre deux cavées ; en trefle, à cœur, à petit cadre, &c.

La plupart des Croiſées ſont à ſimple parement ; cependant il y en a qui ont des parements des deux côtés. Le ſieur Roubo traite ſéparément de toutes ces différentes eſpeces de Croiſées, faiſant remarquer leurs avantages & leurs inconvénients, les lieux où chacune peut convenir ; & il termine ce ſixieme Chapitre par les Portes vitrées, les doubles Croiſées, & celles à jalouſies d’aſſemblage, & les Perſiennes.

Dans le ſeptieme Chapitre, il s’agit des Volets ou Guichets : on ſait que ce ſont des Vantaux de Menuiſerie qui recouvrent les Chaſſis à verre, rendent les appartements plus ſûrs, & empêchent que le jour n’y pénetre lorſqu’on le juge à propos. Si les embraſures avoient aſſez de profondeur pour que l’on pût ſe diſpenſer de briſer les volets, cet article exigeroit peu de précaution, puiſque ce ne ſeroit qu’un panneau de Menuiſerie ; mais on eſt preſque toujours dans la néceſſité de les briſer, & en ce cas les Menuiſiers peu expérimentés font des difformités choquantes ; le ſieur Roubo les en avertit, & leur fournit des moyens pour les éviter.

Le huitième Chapitre où il s’agit des petites Croiſées, eſt en quelque ſorte une continuation du ſixieme, au moins à l’égard des Croiſées à deux battants ; mais après avoir indiqué quelques différences qui appartiennent à ces Croiſées, l’Auteur traite des Croiſées Manſardes & à couliſſe. Ces Croiſées qui n’exigent aucunes ferrures, étaient autrefois bien plus en uſage qu’elles ne le ſont préſentement ; on les a beaucoup perfectionnées car anciennement elles n’avoient point de dormants, les Vitriers étoient obligés de les emporter chez eux pour les nettoyer, & les joints étoient ſeulement fermés par du papier & de la colle de farine ; maintenant elles ont un dormant, & le Vitrier emporte ſeulement les chaſſis à verre, qu’il remet en place ſans papier ni colle.

Les Menuiſiers ont beaucoup varié la façon de travailler ces ſortes de Croiſées ; ils y ont quelquefois mis des volets : tous ces détails ſont amplement expoſés dans ce Chapitre, où l’Auteur a toujours l’attention de faire remarquer l’avantage & l’inconvénient des différentes pratiques.

Dans les trois derniers Chapitres qui termine [sic] la premiere Partie, dont j’ai à rendre compte à la Compagnie, il s’agit des Portes battantes. Le ſieur Roubo en diſtingue de trois eſpeces, ſçavoir ; les grandes, qui comprennent les Portes d’Egliſes, les Portes cocheres des Hôtels, les Portes charretieres des Baſſes-cours & Fermes, & généralement toutes celles qui ont aſſez d’ouvarture [sic] pour le paſſage des voitures. Les moyennes Portes comprennent les bâtardes qui ſervent d’entrées aux Maiſons bourgeoiſes, celles des veſtibules, & toutes les portes des grands appartements qui ſont à deux vantaux. Les petites qui n’ont qu’un vantail. Elles ſont très-ordinaires dans les maiſons communes, & l’on s’en ſert dans les palais & dans les hôtels pour les garde-robes & les dégagements. A l’égard des grandes Portes, il y en a qui n’ont point d’impoſtes & qui ouvrent dans le cintre ; d’autres avec impoſtes ou ſans impoſtes, n’ouvrent point de toute la hauteur, & fourniſſent un entreſol. Notre Auteur entre à ce ſujet dans des détails fort intéreſſants ſur les ornements qui conviennent à ces différentes parties ; il donne auſſi l’échantillon de la force des bois qu’il faut employer pour les Portes cocheres, ſuivant leurs grandeurs, les aſſemblages qui conviennent pour leur ſolidité. Les diſcuſſions de notre Auteur s’étendent ſur les Guichets, tant à l’égard de leur ſolidité, que par rapport à leurs décorations ; mais plus toutes ces choſes ſont détaillées dans l’Ouvrage du ſieur Roubo, moins il eſt poſſible d’en faire l’extrait. Il remarque fort a propos que quoique les Portes d’Egliſes doivent l’emporter ſur les autres pour la décoration, il faut éviter de les trop charger d’ornements. A l’égard des Portes de Baſſes-cours & de Fermes, il faut s’attacher preſque uniquement à la ſolidité. Pour ce qui eſt des Portes bâtardes ou bourgeoiſes, comme elles n’ont qu’un vantail, elles doivent, à peu de choſe près, être ſemblables aux guichets des grandes Portes cocheres.

Quoique les Portes que l’on nomme en Placards, qui ſervent pour l’entrée des appartements ſoient, à proprement parler, des panneaux de Menuiſerie, elles exigent des attentions particulieres, eu égard aux Chambranles, aux Embraſements, aux Attiques, &c.

Le ſieur Roubo donne différentes manieres de déterminer la forme & la largeur des Chambranles, comment il faut revêtir les Embraſements il parle enſuite des Placards à petits cadres, de ceux à grands cadres ; des Placards dont les traverſes ſont ſuſceptibles de contours & d’ornements ; &, à cette occcaſion, des différentes manieres de chantourner les traverſes & de faire les coupes des traverſes cintrées. Notre Auteur dit quelque choſe des Portes dont les cintres & la décoration changent des deux côtés. Il donne enſuite pluſieurs façons de couper les Portes dans les lambris, puis il parle des placards pleins & ravalés dans l’épaiſſeur des bois.

Cette premiere Partie qui fait au plus le tiers de cet Ouvrage, eſt terminée par les petites Portes, & elle a exigé cinquante Planches qui ont toutes été deſſinées par le ſieur Roubo. Je puis aſſurer qu’il regne beaucoup d’ordre & de clarté dans cet Ouvrage ; qu’il eſt écrit dans le ſtyle convenable à la choſe ; & je ſuis perſuadé que ceux qui liront cet Art, ſeront ſurpris de voir au Titre qu’il a été fait par un Compagnon Menuiſier. Que l’Académie ſeroit ſatisfaite ſi dans tous les Arts il ſe trouvoit des Ouvriers capables de rendre auſſi bien les connoiſſances qu’ils ont acquiſes par un long exercice ! Moins ce phénomene eſt commun, plus il fait d’honneur au ſieur Roubo, & de plaiſir à l’Académie, dont l’unique objet eſt le progrès des Arts & des Sciences. Ces conſidérations ont engagé les Libraires à ne rien épargner pour la perfection des Gravures.

Signé, DUHAMEL DU MONCEAU.

Je certifie l’Extrait ci-deſſus conforme à ſon Original & au jugement de l’Académie. A Paris, le 10 Janvier 1769.

GRANDJEAN DE FOUCHY,

Sécr. perp. de l’Ac. R. des Sciences.





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